4 février 1976 – Attentat aux Tanneurs contre les spectateurs du « Theatro de la carriera »

A l’entracte de la représentation de « La pastorale de Fos », les spectateurs se trouvaient dans le hall vitré de la salle des Tanneurs quand plusieurs coups de feu furent tirés et traversèrent les vitrages. Tous à plat ventre puis on se relève et le spectacle pourra reprendre.

Malgré les dépositions faites au commissariat, les auteurs de ces tirs à balle ne furent jamais retrouvés. L’université ne déposa pas plainte et la police avait d’autres chats à fouetter. Par chance il n’y avait pas eu de blessé, même si c’était passé bien près d’un responsable du service culturel de la mairie et du journaliste présent.

Affiche de « La Pastorale de Fos » du Théâtre de la Carriera

Attaque contre une pièce jugée subversive

La voiture de sport aperçue par les témoins et le thème du spectacle firent penser à la droite (extrême ? pas sûr). En effet, cette saison du CEP (Centre d’expression et d’action pédagogiques et culturelles) était la  première avec une programmation étalée sur l’année et conçue dans la suite des efforts pour créer une salle de spectacle dans les locaux des Lettres. Amorcée dès le printemps 1975 par l’accueil d’ « AH Q ! » où le Théâtre de l’Aquarium évoquait la confiscation de la révolution chinois de 1911 par la réaction bourgeoise, cette saison se voulait doublement politique :

Politique d’action culturelle par l’accueil  (19-31 janvier 1976) d’une compagnie qui assura, en plus des représentations, des ateliers pour amateurs, des interventions dans les lycées et des séances de travail pour les étudiants.

Choix d’un répertoire qu’on disait alors « engagé » ou « d’intervention ». La Pastorale de Fos venait de faire sensation à Avignon et se jouait à Tours juste avant ses représentations à Paris. Mais elle faisait aussi scandale par son engagement auprès des ouvriers licenciés de Fos sur mer.

La réponse fasciste du tir à balles venait conforter les choix du CEP. Le théâtre était bien un enjeu politique autant que culturel. La salle des Tanneurs était un lieu de libre expression qu’il fallait défendre contre les attaques.

Affiche de « Minette, La bonne Lorraine »

Une programmation engagée esthétiquement et politiquement

La saison suivante (1976/1977) donna encore plus de relief à cette possibilité d’expression libre. Il existait un centre dramatique soutenu par la mairie et (un peu) le ministère de la culture, centre et troupe dirigés par André CELLIER depuis septembre 1971. Celui-ci n’avait jamais caché son adhésion au Parti communiste français et le maire de Tours, Jean ROYER, l’avait laissé libre de jouer et d’accueillir des auteurs sulfureux comme BRECHT. Mais quand le même A. CELLIER soutint la candidature, communiste, de Vincent LABEYRIE (universitaire tourangeau et créateur du CESA ,Centre d’Etudes Supérieures de l’Aménagement), Jean ROYER ne le supporte pas.  Sur des prétextes que le tribunal administratif rejettera plus tard, il licencie pour faute André CELLIER. Après un dernier spectacle comme « centre dramatique de Tours », A. CELLIER crée le Théâtre Libre de Touraine (TLT)et le CEP l’héberge salle des Tanneurs.

Dans cette salle, de 1977 à 1979, le CEP et le TLT mèneront parallèlement (et non sans différends) une politique de théâtre engagé. Le TLT accueille,, par exemple « Minette la bonne lorraine » du Théâtre populaire lorrain sur les fermetures des mines tandis que le CEP s’ouvre à des programmes de musique contemporaine.

Quand André CELLIER est contraint, faute de subventions, de quitter Tours pour Le Mans, le CEP reprend seul les rênes de la programmation et continue de mêler pièces de théâtre et ouverture à des formes innovantes de création.  Dans cette dernière intention il programme les monologues de Zouc (une artiste de la difficulté d’être) et le Cirque Aligre, une des premières tentatives de nouveau cirque. Hélas, celui qui deviendra Bartabas a fait exploser le Cirque Aligre avant que les Tourangeaux ne puissent le voir.

Affiche « Monsieur le député »

Dès la création de la salle, une affaire politique

L’engagement déterminé du président Jacques BODY avait permis que soit créée une salle de théâtre, Il fallut ensuite le soutien de la communauté universitaire, au moins de ses représentants au « Conseil de l’Université ».

Ce soutien n’alla pas sans débats. Plusieurs des membres du conseil trouvaient que la participation financière, même modeste, de l’établissement serait une amputation des crédits de fonctionnement de l’université qu’ils pensaient devoir être consacrés exclusivement à l’enseignement et à la recherche. Par chance pour le dossier, le maire de Tours, Jean ROYER venait de conduire plusieurs actions de censure (expositions, spectacles) et une motion fut proposée en conseil pour que l’université s’indigne de cette censure. Certains membres du conseil considérés comme « à gauche » refusèrent de voter le texte et expliquèrent qu’il était inutile de voter une motion alors que l’université pouvait se doter d’une salle de spectacle que les franchises universitaires feraient échapper à l’autorité du maire. Les réticences furent levées et la décision prise de demander la transformation et d’y apporter une partie du financement.

Dans la suite du fonctionnement, le CEP eut du mal à mobiliser les enseignants de l’Université qui furent peu nombreux à s’engager dans son action. Elle reposa donc essentiellement sur quelques bénévoles et sur son personnel administratif et technique. Mais la difficulté principale tenait au montage imposé par le FIC (Fonds d’Intervention Culturelle). L’association CEP et l’Université eurent beaucoup de mal à trouver des règles claires de fonctionnement. On connut les enseignants qui « exigeaient » l’utilisation de l’amphithéâtre à des heures où il aurait été utile que le CEP en dispose. Le comble était que les effectifs étudiants censés légitimer l’usage du « Grand amphi » n’étaient pas présents quand on les dénombrait, signe que le standing du « Grand amphi » jouait plus que les contraintes matérielles. Il y eut de délicats arbitrages jusqu’à ce que l’Université se dote d’un service culturel et prenne la salle en gestion directe.

Cependant, la salle des Tanneurs, devenue ensuite Thélème, permit d’accueillir à Tours des spectacles innovants, des propositions engagées socialement et esthétiquement alors que dans le même temps, le Centre dramatique de Tours ronronnait sous la tutelle de son maire qui avait écrit  à propos de la programmation : « Conserver un grand éclectisme- ouvrir une nouvelle voie en programmant le moins possible le répertoire moderne qui, d’une manière malsaine, tente à monter (sic) les malaises de la civilisation moderne » (PV mairie de Tours du lundi 16 avril 1978). L’université de Tours joua là son rôle d’espace de franchises.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *