21 mai 1968 – La Pharmacie se sépare de la Médecine

Depuis l’ordonnance du roi Louis-Philippe du 22 juin 1841 créant l’Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie, la formation à ces deux professions a été menée à Tours en parfaite harmonie. Que s’est-il passé près de 130 ans plus tard ?

Le début du mois d’avril 1968 avait vu se dérouler le Congrès National des Sociétés Savantes, soulignant la place que Tours souhaitait dorénavant assurer. C’est ainsi que, dans ce cadre, une excursion phytogéographique, menée de main de maître par le Chanoine Corillion de l’université catholique d’Angers, avait conduit paisiblement les congressistes à la découverte des grands courants floristiques à l’Ouest de la Touraine.

Quelques semaines plus tard, lors de ce magnifique printemps 1968, le pays tout entier remettait beaucoup de choses en question… Le maitre mot alors, c’est « contestation ».

Nous sommes en plein boom économique. L’autre boom, celui des naissances d’après-guerre, amène, dans nos vieilles facultés, une explosion du nombre d’étudiants. Ils ont vingt ans et la sexualité qui va avec. L’année précédente, c’était la loi Neuwirth, la régulation des naissances, et surtout la dépénalisation de la contraception. Une révolution dans la politique nataliste du pays et dans la formation des pharmaciens. Jusqu’alors, si on leur enseignait les plantes emménagogues (celles qui font revenir les règles) et qu’ils avaient connaissance de la toxicologie des produits abortifs, le serment de Galien leur interdisait « d’utiliser leurs connaissances pour corrompre les mœurs et favoriser des actes criminels ».

A Tours, si le Mouvement du 22 Mars à Nanterre a eu peu d’échos, les premières barricades à Paris ont interpelé. A la mi-mai 1968, dans le pays paralysé par les grèves et le manque d’essence, les cours se sont arrêtés d’abord en Lettres puis, le lendemain, en Sciences et en Médecine-Pharmacie. Premières manifs en ville avec quelques heurts entre « gauchistes » et « fachos ». Les locaux universitaires sont pourtant restés toujours ouverts, « occupés ». Sur le site « Tonnellé » où était implantée la Faculté mixte de Médecine et de Pharmacie créée 6 ans plus tôt, les étudiants présents se sont spontanément réunis en assemblée générale. Ces étudiants étaient plus précisément des étudiants en pharmacie.

Le contexte : crise de croissance ?

S’il y a eu peu d’actions communes entre étudiants en médecine et en pharmacie, c’est qu’il y avait, de fait, un partage du temps d’occupation des locaux. Avec la réforme des études, les médecins étaient en stage à l’Hôpital le matin et à la Fac l’après-midi, alors que les pharmaciens avaient cours le matin et TP l’après-midi. Ceux de PCEM (la première année après le bac) avaient abandonné l’année précédente les préfabriqués du Collège Scientifique Universitaire implantés dans la cour, pour rejoindre Grandmont. Devant l’afflux des effectifs, deux grands amphis jumeaux, tout récemment implantés, accueillaient, l’un les futurs médecins (Guillaume Louis), l’autre les futurs pharmaciens (Javillier). Le début d’une dichotomie… Il n’y avait plus de cours communs (bactériologie, virologie, hygiène…) comme cela se pratiquait jusqu’au début des années 1960 où se côtoyaient alors sur les même bancs étudiants en médecine et en pharmacie.

Les années 1960 sont marquées, à la Faculté mixte de Médecine et de Pharmacie de Tours, par une augmentation spectaculaire des effectifs des étudiants en première année, que ce soit en médecine ou en pharmacie. En pharmacie, on passe ainsi de 195 inscrits (dont 47 en 1ère Année) en 1962/1963 à 480 (dont 180 en 1ère Année) en 1967/1968. Un doublement en 5 ans… Il n’y a pas encore de numerus clausus. Il est vrai qu’à cette époque, les débouchés étaient nombreux et variés : titulaires d’officine, adjoints, grossistes dépositaires, fabricants, hospitaliers, biologistes, enseignement, recherche, sans parler armée ou administration… Du fait des naissances d’après-guerre, la population du pays augmentait fortement et se déplaçait en périphérie des villes. Jusqu’alors réservées aux pharmaciens rapatriés d’Algérie en 1962, s’ouvraient de nombreuses possibilités de créations d’officines, la loi imposant une répartition des pharmacies à un quantum de population. Les affaires étaient prospères, la société adepte du tout médicament et même du tout chimique… Les médecins peu tentés par la biologie laissaient le champ libre aux pharmaciens dans le domaine des analyses médicales où ces derniers étaient depuis longtemps les pionniers. Nous étions dans l’euphorie.

Pour évaluer le poids respectif de la médecine et de la pharmacie, consultons le rapport annuel 1965-1966 de la faculté mixte. On recense, cette année-là, très exactement 578 étudiants en médecine et 363 en pharmacie. Donc 4 étudiants sur 10 sont en pharmacie alors qu’il y a très peu d’enseignants de pharmacie face à un nombre écrasant d’enseignants en médecine : 23 professeurs, 11 maîtres de conférences et 7 agrégés en médecine contre 6 professeurs et 4 maîtres de conférences agrégés en pharmacie.

Une remarque. Pour apprécier les subtilités hiérarchiques, attention aux changements de dénominations apportés par la Loi Faure : Maître de Conférences en 1968 correspond maintenant à Professeur (de seconde classe). Les Chef de Travaux Pratiques et les Maîtres Assistants (rang B) sont appelés actuellement Maître de Conférences.

Mais en 1968 on ne prenait pas encore en compte le bouleversement qui s’annonçait. Depuis très longtemps les étudiants qui souhaitaient faire des études médicales devaient auparavant s’inscrire pour une année de propédeutique (le PCB) en Faculté des Sciences. Ceci assurait un nombre important d’étudiants à ces dernières. La transformation du certificat de PCB (Physique, Chimie, Biologie) en CPEM (certificat de Premier Cycle des Etudes Médicales) en 1963 vit pour la première fois des enseignants de médecine s’introduire, grâce aux biologistes qui arrivaient, dans la formation primaire des futurs médecins. La création du PCEM (Premier Cycle des Etudes Médicales) en 1968 marquera le début d’un basculement.

Le quotidien de la Faculté mixte de Médecine et de Pharmacie

La fac fonctionnait sous l’autorité d’un Doyen tout puissant élu par le Conseil de Faculté où siégeaient uniquement les professeurs titulaires de chaire ou assimilés. Georges Desbuquois, professeur de clinique médicale infantile, avait été élu Doyen trois ans plus tôt en 1965. Il avait comme assesseur Marc Durand, professeur de Matière Médicale (on dit maintenant Pharmacognosie) et pharmacien-chef de l’Hôpital. Du fait d’un corps enseignant beaucoup plus nombreux, le pouvoir était entre les mains des médecins (8 pharmaciens sur 32 membres du Conseil de Faculté). Pour les jeunes pharmaciens, c’était au mieux de la figuration.

Une « Commission de Pharmacie » réglait les problèmes de pédagogie et réunissait de manière informelle l’ensemble des professeurs de la section. Structure d’échange, qui depuis juin 1967 avait convenu de se dénommer ainsi en substitution avec le terme d’« Assemblée des Professeurs et Maître de Conférences de Pharmacie ». Il s’agissait de bien marquer la différence avec l’officielle Assemblée de la Faculté mixte où les Maîtres de Conférences agrégés (Professeurs de seconde classe actuels) étaient autorisés à s’asseoir près des titulaires de chaire qui eux seuls verrouillaient le pouvoir au sein du Conseil de Faculté.

Pour illustrer la pesante hiérarchie qui régnait alors, relevons par exemple, dans le procès-verbal de la réunion du 27 septembre 1967 de la commission pharmacie, la question de diffuser ou non ce P.V. aux chefs de travaux et assistants… Après débats il est convenu de l’adresser uniquement aux professeurs et agrégés qui pourront, éventuellement, le communiquer à leurs assistants… Cette même commission avait proposé, juste avant les « évènements », que les étudiants absents à trop de TP soient obligés de redoubler. Les mois qui suivirent firent que cela fut vite oublié.

Les évènements

Si les étudiants étaient réunis en assemblées générales, les enseignants restaient en retrait. Quant aux profs, les mandarins, titulaires de chaires, ils avaient carrément disparus.

A l’image des étudiants, il a vite paru qu’il fallait agir. D’où ce « dazibao », comme on disait alors, écrit au crayon feutre, affiché sur le mur du préfabriqué « Matière Médicale » au centre de la cour de la Fac. Une proclamation enflammée pour assurer le comité étudiant de la sympathie des enseignants de rang B et appeler assistants et maîtres-assistants (les maîtres de conférences actuels) de Pharmacie à se réunir pour analyser la situation et agir. Cette catégorie d’enseignants avait explosé pour faire face à l’inflation étudiante ; on comptait alors 26 enseignants de rang B pour 10 enseignants de rang A en pharmacie à Tours.

Pourquoi pas les enseignants de médecine ? Ces derniers étaient le plus souvent au CHU où la fonction hospitalo-universitaire (à l’époque non accessible aux pharmaciens), créée par la loi Debré, les avait attirés. De fait on ne se voyait jamais. En moins de dix ans, le vieil « Hosto » avec ses salles communes et ses bonnes sœurs en cornette s’était transformé en CHU moderne avec les créations de postes que permettaient « les trente glorieuses ». Les chefs de service avaient abandonné les cliniques lucratives et les grosses limousines américaines pour se transformer en professeurs de facultés avec un triple objectif : enseignement, recherche, hôpital. Quelques rares scientifiques de rang B avaient été recrutés au sein des sciences biologiques médicales. Logiquement, ces derniers aspiraient à maintenir un lien avec les cliniciens au sein de la faculté.

En cette mi-mai 68, il faut dire que, de jours en jours, la situation devenait insaisissable. Les étudiants avaient squatté le central téléphonique de la Fac (il en résultera plus tard une facture colossale !) et étaient ainsi en liaison avec les différentes fac de Pharma ou section pharma des facultés mixtes de toute la France. Idem en médecine. Au beau milieu du hall du bâtiment « Bretonneau », tout juste inauguré l’année précédente, trônait le catafalque du doyen Desbuquois mis en scène par les carabins.

Le dazibao conduisit à la constitution d’un comité « pharmacie » qui siégeât pour ainsi dire en permanence. On fit d’abord connaissance. Ceci peut paraître étonnant mais, en réalité, chacun avait sa vie dans un laboratoire donné où il assurait recherche et enseignement. Jamais de réunion commune car aucune représentation à l’Assemblée des Professeurs et Maître de Conférences de la section Pharmacie.

Le 21 Mai 1968, 19 signataires (sur un effectif de 6 chefs de TP, 18 assistants et 2 attachés), tout en « assurant leur soutien et leurs bons offices aux Commissions d’Etudiants », émettent leurs premières revendications : être associés à la gestion de la fac (section pharmacie), obtenir une augmentation des postes d’assistants et chefs de travaux, mieux définir leurs statuts. Constatons que sur ces 19 signataires, tous ne sont pas pharmaciens mais des scientifiques recrutés du fait du manque de candidats.

Premières revendications des enseignants de rang B, affichées le 21 Mai 1968

Ainsi dans l’extraordinaire effervescence du moment, il fut décidé de convoquer tous les professeurs de pharmacie (titulaires de chaire et maîtres de conférences agrégés). A la surprise générale, ils vinrent tous s’asseoir, humblement, sur les travées du vieil amphi Velpeau devant un bureau représentant le comité mixte enseignants de rang B et étudiants.

Très rapidement, on s’ouvrit sur les autres facultés de pharmacie de France grâce à l’entregent du comité étudiant. Les informations circulaient entre nous, mais on constatait de nombreuses carences culturelles. Jean-Claude Chénieux fut conduit à faire, à la demande de ses collègues, un exposé sur les différents syndicats existants censés représenter les pharmaciens, en m’appliquant à ne pas prendre parti. A l’époque, à côté par exemple du SNESup, existaient deux syndicats autonomes, l’un réservé aux professeurs de pharmacie, l’autre aux autres enseignants. On ne mélangeait pas les torchons et les serviettes.

Une certaine exaltation gagnait chacun. Les étudiants se questionnaient sur leur avenir. Pierre Nivière, tout jeune agrégé, défendait avec passion les débouchés dans l’industrie pharmaceutique, notamment dans la voie réglementaire. Jean-Claude Chénieux lui apportait la répartie dans l’amphi jumeau sur les carrières officinales et le contact humain que cela impliquait. Des contacts étaient établis avec beaucoup de professionnels : officine, industrie, hôpital, laboratoires d’analyses qui avaient accès à la fac « occupée ». Toutes les barrières sautaient. On refaisait le monde. Les débats étaient permanents et se prolongeaient le soir après dîner. La vie de famille en prenait un coup.

Puisque l’heure était à la remise en question et à la contestation, il fut décidé avec les étudiants de repenser les programmes d’enseignement. D’où contacts avec des collègues enseignants dans les lycées qui venaient pour enrichir nos réflexions. La barrière entre enseignement secondaire et enseignement supérieure sautait. Du jamais vu. On se découvrait… Chaque matière enseignée était analysée et sa pertinence discutée. Ainsi le professeur Garestier qui enseignait la botanique fut vivement pris à partie par Mlle Leveau assistante de Matière Médicale (Pharmacognosie) sur l’intérêt pour les étudiants de s’étendre sur la disposition des ovules dans l’ovaire de la plante, ce qui conduisait à distinguer « ovules anatropes, orthotropes et campylotropes »… Il apparaissait clairement que le titulaire de la Chaire était certes un excellent scientifique, mais qu’il mesurait mal les besoins de la profession. Profondément ulcéré, ce dernier proposa alors un peu plus tard de transformer complètement son enseignement en réalisant des stages de terrain dans les Alpes !

L’heure des commissions

On peut dire que dès le début du mouvement était inscrite la rupture entre médecine et pharmacie. Dans la culture de l’autonomie qui prévalait, cela allait de soi et il n’y eu peu de débats sur ce point. Il y avait localement comme une sorte de revanche. En effet, avec la chimie biologique qui explosait, un poste de Maître de conférences, Chef de service de Biochimie au CHU de Tours, avait été créé quelques années plus tôt et pourvu par un jeune agrégé de pharmacie. Malheureusement ce dernier était décédé brutalement, le poste passa à la médecine… Cela fut mal perçu car les pharmaciens étaient à l’origine de la discipline.

Le divorce avec la médecine fut entériné lors d’une importante assemblée générale le Jeudi 30 Mai 1968 où fut adopté définitivement le principe de la gestion autonome à parité entre étudiants et enseignants.

Le 7 juin 1968 sont adoptés les statuts de la « Commission paritaire provisoire de Pharmacie » qui prenait la suite du « Comité d’action ». Ces « statuts » fourmillent de détails sur 10 pages dactylographiées. Ils comprennent 47 articles sans compter les bis, les ter et les annexes ! Les statuts instituent deux collèges paritaires étudiants et enseignants qui élisent chacun un président siégeant alternativement.

Il y a encore interférence entre nouveau et ancien pouvoir. Ainsi le 10 Juin, lors de la réunion de la commission paritaire provisoire où est élu président de la délégation enseignante R. Garestier (absent, représenté par Melle Halot), un télégramme du recteur Antoine arrive à 10h : « Serait du plus haut intérêt que monsieur l’assesseur Durand et vous-même, avec deux étudiants, participiez réunion comité national interdisciplinaire Mercredi 12 à 10h Faculté de Droit Paris rue d’Assas ».

Le problème de l’autonomie revient longuement sur la table le 10 juin car le vendredi précédent, le rapport de la commission autonomie avait été démoli par C. Combescot qui, en tant que parasitologue, voyait, à juste titre, son avenir à l’Hôpital. Il est convenu «  que les étudiants et les enseignants se réunissent séparément et, si les avis divergent, il semble raisonnable de suivre l’avis des enseignants ».

On connait la suite : la grande majorité des étudiants et des enseignants surtout de rang B aspiraient à l’autonomie.

Néanmoins notons que, sur le terrain, étudiants en médecine et en pharmacie n’ont jamais cessé d’entretenir entre eux des liens amicaux. Ils ont continué à maintenir de concert le folklore étudiant notamment au sein de l’équipe mixte médecine-pharma de rugby du TEC ou lors des fameux « tonus » à l’internat de l’Hôpital ou bien encore au sein de la Fanfare dite de Médecine, « La Fallope » dirigée par Pierre Bonnal, étudiant en pharmacie et dont les statuts sont déposés le 29 Mai 1968.

Une synthèse au niveau national

Compte-rendu des Etats Généraux Universitaires de Pharmacie, Grenoble, Juin 1968 

L’activité fébrile, voire désordonnée, au sein de chaque faculté, faculté mixte ou section pharmacie d’écoles nationales nécessita le besoin d’organiser des « Etats Généraux Universitaires de la Pharmacie » pour essayer d’harmoniser les réflexions sur l’évolution de la profession et donc des programmes d’enseignement. Cela fut réalisé à Grenoble du 18 au 21 Juin (le succès des Jeux Olympiques de l’hiver précédent est dans tous les esprits) en présence des délégations mixtes des 23 facs avec la participation de nombreux représentants de la profession et d’observateurs (Suisse). L’atmosphère était studieuse, loin des barricades parisiennes :- Consensus sur l’autonomie des facs- Enseignement avec un tronc commun et des options- Distinction entre une Biologie du Médicament et une Biologie à caractère médical- Organisation ou non de 3 options dans chaque Fac. Certains voient l’avenir uniquement dans la chimie et proposent de supprimer le végétal (Caen). D’autres proposent des « universités santé » (infirmier, dentiste, biologiste, pharmacien, médecin, …).

Un suivi fut organisé en fin d’année à Tours le 8 Décembre 1968. Pour assurer la liaison, les 23 centres d’enseignement pharmaceutiques sont répartis en 4 districts. Tours, décidément en pointe, est désigné comme centre du district Ouest (Rennes, Nantes, Angers, Limoges, Poitiers).

Attendue anxieusement (le nombre limité d’étudiants autoriserait-il la création d’une UER indépendante en pharmacie à Tours ?), la loi Faure d’orientation du 12 Novembre, puis la décision ministérielle du 31 décembre 1968, reconnaissait officiellement la possibilité de créer une Unité d’enseignement et de recherche (UER) de Sciences Pharmaceutiques à Tours.

Pourquoi « Sciences pharmaceutiques » ?

Dans l’esprit des « jeunes turcs » qui accédaient au pouvoir, il fallait dépasser le seul médicament. Historiquement la « chimie biologique » était née sur les paillasses de pharmaciens ; pourquoi-pas envisager des facultés des sciences pharmaceutiques et biologiques ? Regrouper les centres de savoir. Orienter le savoir, à l’époque indiscuté, en chimie-biologie des pharmaciens, vers d’autres champs que la thérapeutique, tendre la main aux scientifiques, aux ingénieurs en agro-alimentaires et même aux vétérinaires. Tous les rêves étaient permis.

Par ailleurs il fallait faire valoir le poids réel, en Région Centre, de l’industrie pharmaceutique alors en pleine expansion, avec les diverses spécialisations en fabrication, laboratoire de contrôle, dossiers juridiques qui pouvaient s’ouvrir aux diplômés, hors quorum de répartition des officines. Ce secteur était revendiqué pour Tours dans le contexte où la fermeture des sections d’enseignement pharmaceutique était programmée, avant « les évènements » dans les universités voisines d’Angers et de Poitiers.

Arrêté rectoral du 21 Janvier 1969 créant la première Commission électorale en Pharmacie (noter l’en tête « Académie d’Orléans »)

Le Recteur de l’Académie d’Orléans entérinait le 21 janvier 1969 l’avis du doyen Desbuquois (toujours en poste !) et arrêtait la Commission chargée des opérations électorales, celle proposait par la structure provisoire qui s’était créée.

Mais le décret concernant la composition du Conseil d’UER  accordait 8 sièges au collège A et seulement 3 au collège B. Une lettre-pétition en date du 3 Janvier 1969 adressée au Recteur co-signée par 18 enseignants de rang B réclamait un siège supplémentaire. Ce fut exaucé.

30 Janvier 1969 : lettre-pétition  demandant un représentant supplémentaire au collège B (au Recteur de l’Académie d’Orléans-Tours !)

8 Mars 1969, le journal professionnel « Le Moniteur des Pharmacies et des Laboratoires » publie les résultats des premières élections au conseil d’UER (on remarquera, d’une part la participation électorale record, d’autre part, parmi les délégués étudiants de 4ème Année le nom de Philippe Maupas qui deviendra doyen moins de dix ans plus tard !)

 La séparation et une guerre intestine sans gloire

En 1969, on compte 580 étudiants en pharmacie, 1473 en médecine et 759 en CPEM. Néanmoins, compte tenu des enseignements du CPEM à Grandmont et de la présence à l’hôpital, avec l’externat pour tous, des étudiants en médecine, la cour de la fac sur le site « Tonnellé » apparaissait livrée aux pharmaciens. Suite à l’instauration d’un sévère numerus clausus (d’abord en médecine en 1972), ce différentiel dans le nombre d’étudiants va se réduire, du moins transitoirement.

Ainsi en 1980-1981, le numerus clausus est proche (moins de 100 étudiants) en médecine et en pharmacie (89). Les effectifs étudiants inscrits en pharmacie approchent le millier cette même année universitaire.

Les premières années « d’indépendance » furent pour le moins chaotiques. La création de services administratifs autonomes nécessita un partage difficile des locaux et du personnel administratif entre Médecine et Pharmacie. Ne parlons pas des archives ou des biens  culturels communs comme la grande toile d’Olivier Debré qui trônait en Salle des Actes. Acquise grâce au 1% de la construction récente du bâtiment Bretonneau occupé en majorité par les labos de recherche Pharmacie, elle resta en Médecine.

La séparation médecine-pharmacie était mal acceptée par certains. Le secrétariat de la nouvelle UER fut installé (relégué ?) dans des bureaux sommaires au 3ème étage (sans ascenseur) du bâtiment Trousseau (parallèle au Boulevard Tonnellé, surélevé en 1964, il a maintenant disparu).

Le pouvoir du Directeur de l’UER et de la petite équipe dirigeante nouvellement élue s’exerça vite de manière sans doute un peu autoritaire. On coupait des têtes depuis longtemps en place et on recrutait de nouveaux chargés de cours, surtout exogènes. L’afflux des étudiants et le manque de locaux adaptés conduisit à organiser des séances d’enseignement dirigé (ED) le soir après dîner, d’où polémiques… Le secrétaire général, dont le poste fut hâtivement créé, joua un rôle controversé entre les différentes chapelles qui se créaient. En effet l’élection du directeur de la nouvelle UER des Sciences Pharmaceutiques (que les statuts autorisaient à s’appeler Doyen…) fut acquise grâce aux voix étudiantes. Le gros du corps professoral accusa le nouveau doyen d’avoir obtenu ces voix au moyen de promesses bassement électorales. Il s’ensuivit des attaques, des refus d’obéissance, des manœuvres en tout genre qui remontèrent jusqu’aux instances de l’université, au rectorat, au ministère, au tribunal administratif et jusqu’au Conseil d’Etat ! Le Président de la nouvelle Université, Jacques Body perdit ainsi un jour patience et envoya un encrier à la tête d’une petite délégation de jeunes professeurs…

Qu’en penser cinquante ans plus tard ?

L’autonomie de la Faculté des Sciences Pharmaceutiques de Tours n’est pas contestée. Elle est dénommée Faculté Philippe Maupas du nom du Doyen qui, au-delà de ses travaux sur le vaccin contre l’hépatite, lui apporta sérénité et enthousiasme. Installée dans des locaux modernes et fonctionnels au parc de Grandmont, elle accueille des équipes de recherche qui pour certaines sont mondialement reconnues. Si des universitaires pharmaciens font leur recherche au sein du CHU, des universitaires scientifiques se sont installés dans ses murs. C’est l’Université de Tours qui est unitaire. Des barrières se sont effacées.

L’enseignement de 1ère Année se réalise avec la Médecine sous forme de la PACES et bien souvent hors des murs de la Fac de Pharma.

Remarquons que le terme « Sciences pharmaceutiques » est moins souvent mis en avant et que l’on parle souvent, plus communément, de «  Fac de Pharmacie ». Elle est seule de son espèce en région Centre-Val de Loire qui reste une des premières régions de fabrication de médicaments en France. La fermeture envisagée en 1968 des sections pharmacie dans les universités voisines d’Angers et de Poitiers ne s’est pas réalisée.

La profession pharmaceutique a profondément évolué : adieu les « potions magiques » et autres préparations officinales, prise en compte de la biodiversité humaine, découverte des effets secondaires de nombreuses molécules, prudence dans le conseil et la dispensation de médicaments de plus en plus innovants, irruption de la biologie moléculaire et des biothérapies, révolution avec l’apparition des biomédicaments et mise en sourdine du tout chimique avec ré-intérêt pour les médecines douces.

Parallèlement, sous la pression de l’explosion des budgets sociaux, la rentabilité économique des officines et des laboratoires d’analyses médicales a été profondément remise en cause. Dans l’optique de la loi imposant la répartition des pharmacies, on peut dire adieu aux créations accompagnant le déplacement des populations des campagnes vers les villes. Inversement c’est un phénomène jamais vu qui se met en place avec la fermeture et la concentration d’officines avec abandon de licences. Tout est-il sombre pour autant ? Certainement pas, avec par exemple de nouvelles missions pour les officinaux, le développement de la pharmacie clinique, le besoin de professionnels qualifiés dans les hôpitaux et les cliniques pour accompagner l’évolution de la thérapeutique, la dispensation de protocoles individuels notamment en cancérologie. S’il est vrai que nous entrons maintenant dans l’heure de « l’inter professionnalité», on peut observer parfois le regret de certains pharmaciens d’être coupés des cliniciens alors que la profession évolue vers moins de technicité analytique et plus de culture des pathologies.

L’évocation de l’ancienne faculté mixte de médecine et de pharmacie susciterait-elle une certaine nostalgie ?

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