1977 – Création de l'ERA 706, préfiguration des équipes de géographie du monde arabe URBAMA, puis EMAM

À l’automne 2017, quarante ans d’une histoire continue depuis les prémices d’URBAMA jusqu’à l’équipe EMAM (Aujourd’hui l’une des quatre équipes de CITERES, UMR 7324, Université de Tours et CNRS) se sont écoulés, quarante ans de l’histoire d’un pôle de recherches sur le monde arabe à l’Université de Tours. C’est le récit de cette aventure que nous voudrions conter ici : il ne s’agira pas de rappeler les thématiques, axes de recherche, avancées scientifiques de ces quarante ans d’existence, mais simplement de relater un parcours avec son implantation en un lieu quelque peu inattendu, ses succès, ses avatars mais aussi ses déceptions.
Éclosion au pays de Rabelais d’un petit noyau de recherche : l’ERA 706
1977 : un petit groupe de cinq géographes, ayant tous vécu, enseigné et passé de nombreuses années de recherches au Maghreb puis ayant regagné la France, se retrouve affecté dans les Universités de Tours et Poitiers. Trouvant peu d’intérêt à se pencher sur les lieux par ailleurs déjà investis par les géographes locaux (Varennes tourangelles ou Marais poitevin), ils décident d’unir leurs expériences pour créer une équipe sur le Maghreb.
A la lecture du libellé de cette équipe, on peut estimer que les fondateurs n’ont pas froid aux yeux car chacun des termes de l’intitulé (Urbanisation, Réseaux urbains, Régionalisation au Maghreb) pourrait aisément à lui seul donner naissance à un groupe de chercheurs. Néanmoins, le CNRS accepte de se lier à l’Université de Tours, en y associant celle de Poitiers, pour créer une équipe de recherches dite associée, l’ERA 706, établie pour quatre années renouvelables, dotée d’un budget de misère.
Peu après est obtenu du ministère de l’Enseignement supérieur un DEA (Diplôme d’études approfondies, le Master 2 actuel) portant sur « les pays ibériques et maghrébins », comme un rappel de la lointaine Andalousie, en réalité un moyen d’intégrer quelques collègues « ibérisants ». Le but est d’assurer une formation à la recherche aux nombreux étudiants, à l’époque essentiellement maghrébins, qui frappent aux portes des Universités françaises.
Lors de leur naissance, ces deux formations (ERA et DEA) furent accueillies, en particulier à l’Université de Tours, il faut le reconnaître, par quelques moqueries : quelle drôle d’idée avaient ces aventuriers d’installer un centre de recherche sur le Maghreb si loin de la Méditerranée ! Et, qui plus est, ces jeunes géographes implantaient à Tours une équipe sur le monde arabe, ce qui pouvait passer même pour une réintroduction, puisque les Arabes avaient été chassés au VIIe siècle des confins ligériens. Cela pouvait aussi passer pour de la provocation, Tours étant internationalement connue, à juste titre, pour ses études sur la Renaissance.
Il n’empêche, l’ERA 706 s’impose peu à peu localement et nationalement par rapport à l’axe traditionnel de recherches en France sur le monde arabo-musulman qui allait de Paris à Marseille (en réalité Aix) via Lyon, reproduisant l’axe ferroviaire du PLM (Paris-Lyon-Marseille). Malgré sa localisation très occidentale, le laboratoire devient peu à peu le quatrième centre français spécialisé sur les études appliquées au Maghreb puis, beaucoup plus tard, à l’ensemble du monde arabe. Ses publications lui valurent assez vite une reconnaissance de la communauté scientifique nationale et européenne.

1978 : déjà un 3e fascicule de recherches de l’équipe, austère comme toutes les éditions de l’époque, mais riche de ses 290 pages

Naissance et adolescence d’URBAMA
L’unité change plusieurs fois de statut avant de devenir, sous l’acronyme d’URBAMA (URBAnisation dans le Monde Arabe), un Centre d’études et de recherches sur l’urbanisation du monde arabe associant dans la permanence l’Université de Tours et le CNRS.
Le champ de la recherche est donc recentré dans son libellé sur l’urbanisation. Celle-ci est analysée dans toutes ses composantes : géographique, historique, sociologique, anthropologique, politique, économique, architecturale, juridique… au fur et à mesure des recrutements de chercheurs spécialisés. On est loin du cantonnement initial à la seule géographie de l’ERA 706.
En même temps, ce champ est peu à peu étendu aux pays de l’aire arabe, c’est-à-dire qu’il comprend le Maghreb, les pays du Machrek (Moyen-Orient), les Nations de la Corne de l’Afrique et le Soudan. Sont exclus les pays musulmans non arabes que sont l’Iran, l’Afghanistan et la Turquie. Et bien évidemment Israël.

Le logo d’URBAMA, très géographique, représente les pays couverts et les grandes villes.

L’ambition est grande, l’espace d’étude regroupe vingt-trois pays. Les moyens financiers attribués par le CNRS ne sont pas à la hauteur de l’aire couverte. Mais sur le plan scientifique, les croisements entre disciplines et les comparaisons entre pays fort différents et souvent très éloignés sont source d’enrichissement.
Toute cette effervescence prend place sur le campus du Parc de Grandmont au sud de Tours dans des bâtiments préfabriqués installés « provisoirement » à la fin des années 1960 lors de la création de l’Université de Tours, mais toujours présents vingt ans après. Ces préfabriqués sont appelés familièrement « le poulailler ». Remaniés intérieurement, ils permettent malgré tout de grandir « scientifiquement ». Dans 70 m2 sont logés un centre de documentation, une salle de réunion et de stockage de nos premières publications, un secrétariat, un bureau. Nos visiteurs de l’étranger et les étudiants du DEA, s’imaginant URBAMA comme un puissant laboratoire, confortablement installé, découvrent avec surprise, en débarquant du bus Parc de Grandmont, notre baraquement qui évoque quelque peu une cité de recasement. Mais au fond, cela fait partie de nos thématiques…

Ici a commencé l’aventure d’URBAMA au Parc de Grandmont à Tours.
Dans ces préfabriqués était logée l’ERA 706 à la fin des années 1970 (Crédit photo : Jean-François TROIN)

« Qu’importe le lieu, pourvu qu’on ait l’ivresse (scientifique) » pourrait-on dire en paraphrasant Alfred de Musset. Et l’ivresse est réelle : multiples missions sur le terrain, actions intégrées de recherche avec des Universités d’outre-Méditerranée, Journées scientifiques annuelles, publications sur un rythme soutenu, étoffement d’un réseau de chercheurs français et arabes actifs sur les trois rives de la Méditerranée, afflux d’étudiants en DEA et en thèses en dépit d’une sévère sélection.
Une UMR à part entière en 1996 : l’expansion
Près de vingt ans après sa naissance sous forme du petit noyau de l’ERA 706, URBAMA devient Unité mixte de recherches (UMR), une sorte d’âge adulte pour les laboratoires et une reconnaissance de leur importance et de leur influence. Elle le doit à l’intense activité de tous les chercheurs qu’elle abrite à Tours, en divers points de France, sur la rive sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient, tous étant intégrés au même niveau dans la structure. C’est là une originalité de l’équipe que d’associer équitablement les chercheurs d’où qu’ils viennent sans distinction hiérarchique ou d’affectation et de les réunir annuellement, pratiquement tous, dans des Journées scientifiques intensives. Le CNRS y consent difficilement, objectant qu’il s’agit alors d’un réseau et non d’un centre de recherche, mais nous défendons âprement notre mode de fonctionnement.
Par un heureux concours de circonstances, dans le cadre de son rattachement à la Faculté de Droit et de Sciences économiques et sociales, suite au divorce d’avec les aménageurs du Parc de Grandmont, l’unité bénéficie d’un déménagement au Site Loire. Là, dans une ancienne École normale de filles, composée de bâtiments spacieux de 1889, ayant pris la suite d’un couvent et organisés dans la tradition des écoles républicaines de Jules Ferry, URBAMA s’installe dans 200 m2 au milieu d’un parc de 2 hectares dominant le fleuve et la ville depuis la rive droite. Pouvait-on rêver de plus beau site ? De colocataires misérables, confinés dans nos baraquements, nous voilà devenus des nantis dans un environnement de luxe. Les bâtiments disposés autour d’une cour centrale où poussent des graminées, puisque nous ne jouons plus comme les enfants lors de nos récréations, abritent une cafeteria où se prolongent les discussions scientifiques et parfois les enseignements sous forme d’entretiens privés, des salles de tailles variées pour les cours, les réunions, les soutenances de thèses, de vastes couloirs où se répandent nos affichages : nous avons changé de dimension.

Le Site Loire : une cour de récréation pour les grandes élèves-instits d’autrefois, où l’on ne joue plus,mais où les chercheurs viennent se détendre (Crédit photo : Jean-François TROIN)

Le Site Loire côté parc : nous sommes passés des baraques au manoir. Sur la photo du haut, URBAMA occupe l’aile du 1er étage (Clichés Jean-François Troin)

Ces conditions matérielles inespérées permettent de donner des bureaux décents aux chercheurs, un local aux doctorants, de disposer d’espaces confortables pour les séminaires, de stocker nos publications, et surtout de développer un gros centre de documentation rassemblant 12 000 références. Il y a là des documents précieux, en particulier ceux qui nous sont adressés par des administrations, bureaux d’études et Universités du Maghreb et du Machrek en échange de nos publications envoyées à près de 500 correspondants. Ces documents sont souvent inaccessibles dans les pays d’où viennent les chercheurs, ce sont des joyaux et URBAMA est une sorte de caverne aux trésors pour nos visiteurs. Un thésaurus de 1 000 travaux et thèses est établi et largement consulté.
L’effort de publication (le fil directeur du laboratoire) s’intensifie et se manifeste dans trois directions :

  • Une collection de fascicules de recherches qui publie, entre autres, les travaux des doctorants ; elle atteindra 33 numéros.
  • Une publication non périodique, Les Cahiers d’URBAMA, ancêtre des Cahiers d’EMAM actuels, dont 15 livraisons seront éditées.
  • Une collection « Villes du Monde arabe » chargée de vulgariser des résultats scientifiques originaux sous une forme attrayante ; ainsi seront mises en lumière les villes de Sanaa, Beyrouth, Aden et Nador.

Ajoutons l’intense production de thèses. Les soutenances se succèdent : en 1994, on compte déjà 81 thèses soutenues à Tours depuis la première présentée en 1979 et la centaine sera bientôt dépassée. Avec satisfaction, on note une nette progression de ces travaux en direction du Moyen-Orient et la présence de plus en plus nombreuse de candidats français que ne rebutent plus l’apprentissage de la langue arabe ni les séjours de longue durée en terres lointaines.
Enfin, des postes de chercheurs CNRS sont enfin affectés à URBAMA, ce que nous demandions depuis vingt ans… Tant pour la direction du CNRS que pour la présidence de l’Université de Tours, l’intégration à plein temps de chercheurs CNRS dans le laboratoire est une reconnaissance de sa vitalité et de l’importance qu’il a acquise. Tout cela nous paraît alors bien augurer de sa perpétuation.
URBAMA est devenu une tribu, une ruche, une PME. Les étudiants de la formation doctorale « Géographie et Aménagement du monde arabe » ont leur journal Koulou Tamam qui établit un lien utile entre tous. L’unité a atteint l’âge de raison, elle est conviviale, elle rassemble, accompagne et fédère. On peut sans exagérer affirmer qu’il y avait un véritable attachement des doctorants à leur laboratoire d’accueil et aux activités de la formation doctorale. Ils défendront ardemment leur structure d’accueil lors des auditions précédant le remaniement du laboratoire. Activité intellectuelle intense, animation tout au long de l’année, relations amicales entre eux et avec les enseignants étaient pour eux comme pour nous une chance et un incomparable atout.

Koulou-Tamam, le journal des doctorants d’URBAMA (n° 8, avril 1995)

Étudiants, chercheurs, enseignants à la Journée doctorale d’URBAMA (1995) (Crédit photo : Florence TROIN)

Las, tout cet élan est en partie stoppé en 2004 quand le CNRS à la recherche d’économies et de restructurations de ses laboratoires, décide après un audit de retirer à l’équipe son statut d’UMR et de l’inclure dans une UMR tourangelle élargie, CITERES (Cités, Territoires, Environnement et Sociétés) dans laquelle elle constituera l’un des quatre pôles sous le nom d’EMAM (Équipe Monde Arabe et Méditerranée).
« Sic transit gloria mundi », « Ainsi passe la gloire du monde », telle était la locution latine prononcée lors du couronnement des empereurs byzantins (et aussi des papes), les invitant à l’humilité et leur rappelant qu’ils étaient mortels. Les « Urbamistes » et les géographes allaient devoir en même temps quitter ce nid où ils étaient si confortablement et largement installés, les locaux du Site Loire, non conformes aux normes de sécurité, étant abandonnés par l’Université.
Nomades, une fois de plus, les géographes et le personnel de l’ex-URBAMA sont cependant assez rapidement sédentarisés au sud de Tours grâce à la redistribution des locaux et personnels de la Faculté de Droit sur le site des Deux-Lions. Cet épisode n’est toujours pas le dernier de l’histoire puisqu’une relève va vite émerger, avec une nouvelle équipe, et sous un nouvel acronyme : EMAM.
EMAM, une continuité depuis 2004
L’équipe EMAM assure en 2004 le relais d’URBAMA. Elle s’installe dans les locaux de la Maison des Sciences de l’Homme Val de Loire. Il faut dire ici qu’URBAMA avait été un des piliers fondateurs, avec le laboratoire des Archéologues (le LAT), de cette MSH en soufflant au président de l’Université François-Rabelais de l’époque l’idée que la Ville pouvait être un thème largement fédérateur pour les équipes tourangelles de Sciences humaines.
EMAM s’ouvre à de nouvelles thématiques, renouvelle son potentiel de chercheurs et élargit encore sa pluridisciplinarité. Son champ de recherches inclut clairement les trois rives de la Méditerranée (nord, sud et est), ce qui permet d’intégrer aujourd’hui un certain nombre de chercheurs européens, en particulier espagnols, italiens et turcs, et de renforcer les démarches comparatives.
La continuité est bien réelle depuis les balbutiements des travaux des « réfugiés » du Parc de Grandmont en 1977 jusqu’aux programmes de recherches étendus des locataires de l’actuelle MSH. Et les Cahiers d’EMAM, revue référencée et accessible en ligne, témoignent de cette continuité.
Une seule discontinuité dans tout cela, une ombre au tableau qui laisse un sentiment de forte amertume : la disparition (de bonnes âmes diront : la dispersion) d’un centre de documentation spécialisé, unique par sa richesse, ses fonctions d’information, son public, quelque peu victime du « numérique totalitaire ».
Contée à grands traits rapides, cette histoire s’apparente bien de fait à une aventure initiée en 1977. Car, qui aurait pu croire en la perpétuation d’un laboratoire « monde arabe » en ce Val de Loire qui ne lui était nullement prédestiné et qui l’accueillit au départ avec une certaine réticence ? Cette histoire, le laboratoire la doit avant tout à l’investissement des cohortes de chercheurs qui l’ont, à un moment ou à un autre, fréquenté, valorisé, défendu. Et à l’accompagnement, dans la durée, de l’Université de Tours.

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