13 avril 1970 – Visite de PASOLINI et de LA CALLAS

de gauche à droite : Franco CAGNETTA, Simone CLEROUIN, Maria CALLAS

Le 13 avril 1970, l’université de Tours était comme toutes les universités de France: en gestation. Dès que l’assemblée constitutive accoucherait de ses statuts, le ministère lui donnerait son statut d’établissement public, et la loi d’orientation du  12 novembre 1968, dite loi Edgar FAURE pourrait s’appliquer, y compris l’article qui l’appelait à jouer un rôle dans la vie culturelle  de son environnement.
D’aucuns devançaient même l’appel. En ce samedi après-midi 13 avril 1970, l’institut d’Italien de la faculté des Lettres invitait la ville par voie de presse : au cinéma Olympia, projection de l’Évangile selon Saint-Mathieu, en présence du réalisateur, Pier Paolo PASOLINI.
«  L’Institut d’Italien »? Tours n’a jamais délivré de diplômes en Italien. Mais pour encadrer les quelques étudiants des diverses filières qui présentent l’italien comme langue vivante, le doyen Jacques ROGER avait chargé de cours, à raison de quelques heures hebdomadaires, un professeur agrégé du lycée Grandmont, Gérard MAILLAT. Quand Jacques BODY débarqua de la Sorbonne pour créer le département de Littérature comparée, il apprécia cet esprit original, polymathe et polyglotte.  Il semblait venir d’un autre monde, il en venait comme on verra. L’année suivante (1968-1969), MAILLAT devenait assistant de littérature comparée tout en conservant ses heures d’italien, flanqué d’un étrange « lecteur » envoyé par l’Office des universités : non pas, comme tous les lecteurs,, quelque jeune doctorant d’une université étrangère, mais un homme de cinquante ans qui pour vivre cumulait officiellement deux postes, Nancy et Tours.  Ce Franco CAGNETTA parlait d’abondance, il se flattait de ses relations avec les services culturels de l’ambassade, aux frais desquels il nous ferait venir toutes sortes de conférenciers célèbres, qui comme par hasard étaient tous de ses amis :  MORAVIA, PASOLINI, BERTOLUCCI … Galéjait-il ?

de gauche à droite :  G. MAILLAT, Fr. GAGNETTA, A. MORAVIA (personne aux cheveux blancs) entourés d’amis à lui à la Tortinière

Jacques BODY et Gérard MAILLAT s’accordèrent pour prendre le risque, le budget de la littérature comparée supporterait les frais, qui se bornaient à la location de la salle et l’hébergement du conférencier (un dîner et une nuit d’hôtel).
Bien sûr, on ne laisserait pas PASOLINI dîner seul. Mais où ? Tourangeau depuis moins de trois ans, BODY s’en remit à MAILLAT, qui connaissait le directeur du château d’Artigny, lequel château, « rapport qualité/prix, était moins cher que trop de boui-bouis ». Au reste, s’ils comptaient bien voir le film, la présence effective de PASOLINI ne leur semblait pas garantie.
Double surprise déjà en arrivant rue de Lucé : il était là. Et il n’était pas seul. Depuis des mois, la presse du cœur jasait sur sa liaison avec Maria CALLAS monstre sacré de l’opéra, qu’il venait de filmer dans le rôle-titre de Médée (1969). Sans avoir été annoncée, la diva était là, en imperméable sous la pluie. MAILLAT, ou plutôt sa compagne, « la femme de sa vie », Simone CLEROUIN, se hâta de réserver une chambre et un couvert de plus.
La salle de l’Olympia était bondée. Quelques mots de bienvenue, « on dialoguera après la projection », les lumières s’éteignent, et sur l’écran en grosses lettres le titre du film : PORCHERIE, interdit aux moins de 18 ans.  Les lumières se rallument, le directeur de l’Olympia s’affole, « J’y risque ma licence ».  Les religieuses et leurs élèves repartent comme elles étaient venues, en rangs serrés, d’autres encore. PASOLINI demande qu’on excuse cette erreur de bobine, mais rassure le public : il aime beaucoup son dernier film. Devant un public clairsemé, la projection reprend.  Comparé à son titre, le film semble presque anodin. Débat sans histoire.

Article de La Nouvelle République du 13-04-1970

Pendant la projection, un étudiant moniteur, Alain DELORME, a fait visiter la ville à Maria CALLAS.
Pour le dîner, Simone CLEROUIN, née à Tours, s’était chargée des invitations suivant un excellent principe : quand on invite, on ne sépare pas les couples. Donc la CALLAS ne serait pas seule femme.  Une chaine collégiale et amicale de trois professeures de lettres du lycée Grandmont, Simone CLEROUIN, Lise BODY, Ginette WEIL, menait, par le relais de François WEIL, jusqu’à Mireille et Jacques SAINT-CRICQ, alors directeur technique de La Nouvelle République du Centre Ouest, grâce à qui la couverture médiatique de l’événement fut très bien assurée.
Ces dames avaient sorti leurs perlouses. LA CALLAS descendit en pull-over, — magnifiques.  Elle se montra très gentille, pas-du-tout diva. PASOLINI expliqua qu’il venait en repérage, il comptait trouver dans notre région la pure Renaissance, il cherchait un château pour y tourner un Décaméron d’après BOCCACE. Quatre étudiants écoutaient ébahis.
Le lendemain matin, Simone CLEROUIN conduisit PASOLINI à Chenonceau. Il y eut encore un déjeuner restreint  aux italianisants.
La Faculté s’inquiétait des frais, BODY aussi, MAILLAT le rassura : « L’hôtelier a été désintéressé ».  D’autres auraient dit : « J’ai tout payé ».  On n’a jamais su combien. Les scrupules auront-ils une fin quand Simone CLEROUIN aura rédigé le chapitre de ses Mémoires qu’elle intitule avec le sourire « Ma vie chez les milliardaires » ? Gérard et Simone fréquentèrent chez une voisine et amie de M. MAILLAT père, qui était Florence GOULD.

Extrait du journal « La Nouvelle République » du mardi 4 novembre 1975

Maria CALLAS reçut plusieurs visites d’Alain DELORME dans son appartement parisien.  « Ah ! Mon poète ! » PASOLINI n’eut pas le temps de tourner le Décaméron. Il fut assassiné deux ans plus tard.  Maria CALLAS lui survécut deux ans. Alain DELORME disparut encore jeune.
Mais Tours persévéra. L’année suivante, CAGNETTA nous amena Alberto MORAVIA, le plus grand écrivain italien d’alors, et sa compagne Dacia MARAINI qui était à l’affiche du théâtre des Mathurins. Fraîchement élu, le président de l’Université organisa une réception strictement académique, le recteur Gérald ANTOINE fut un auditeur et un convive ravi, d’autant qu’il avait conseillé Edgar FAURE, la loi de 1968 était un peu son œuvre. Mais la presse crut à un simple remake : « faculté des Lettres », « Olympia », «Artigny », là où il aurait fallu écrire « université », « parc de Grandmont », « Tortinière ».
En 1972, il y eut encore une « invitation CAGNETTA » mais les manifestations culturelles prirent un autre tour et une tout autre ampleur, le 20 novembre 1973 avec l’inauguration du « Théâtre de l’université ».

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